Dans l'immédiate après guerre, Georges Rouquier
plante sa caméra à Farrebique, son village natal de l'Aveyron. Il en sort un film à
mi-chemin du documentaire ethno-sociologique et de la fable naturaliste.
Farrebique est une longue ode au monde paysan, alors immémorial. Les travaux des champs, le puis, la table des
veillées, les bêtes, les mariages et les naissances, les enterrements...
la vie s'écoule au rythme des saisons. Un pas de bourrée en sabots, entre copains quand le vin chauffe la tète, l'électricité qui arrive enfin à la ferme,
pour la plus grande joie des jeunes et les inquiétudes des anciens, C'est cher!.
Les paysans comptent leurs sous et ne s'endettent pas. Le monde rural reste largement démonétisé.
Tourné en décors réels, avec des acteurs du cru, la plupart de
sa propre famille, Farrebique est un OVNI dans la production
cinématographique de 1946.
Il devance la nouvelle vague de quinze années et les paysans
acteurs de Rouquier ont visiblement influencé le jeu (?) de Jean-Pierre Léaud.
Entre
Jour de fête de Tati et L'Atalante de Jean Vigo, Rouquier montre les choses qu'il connaît, simplement.
J’aime le documentaire, parce qu’il est
l’expression cinématographique de la vérité. Farrebique est un film «vrai» parce qu’il a été tourné dans un vrai village du Rouergue avec de vrais paysans pour interprètes. Je veux faire vrai
et simple explique t-il.
Certains critiques ne se trompent
pas:
"Voici un film qui vivra longtemps dans la mémoire de ceux qui auront la
chance, un jour, de tomber sous son charme" (The New York Times, 24 février 1948.);
"Je suis de ceux qui sont sortis de la projection de Farrebique
complètement bouleversés. Rares en effet sont les films où l'on sent à ce point la présence du cœur. Mais plus encore peut-être, ce qui m'émeut profondément dans le film de Rouquier, en même
temps que cet amour de la nature d'une force lyrique extraordinaire, c'est sa pureté." (Marcel Carné, 4 octobre 1946);
"Je tiens Farrebique pour un
grand événement. Un des très rares films français qui, ait pressenti la révolution réaliste dont le cinéma avait besoin (…)Un critique cinématographique, sans doute trop distingué, se plaint
dans son papier d'avoir vu les vaches bouser, la pluie tomber, les moutons bêler, les paysans patoiser, de quoi, dit-il, le dégoûter de la campagne. De quoi vous dégoûter des critiques de
cinéma." (André Bazin,
critique).
En 1983, Rouquier retourne à Farrebique et plante sa caméra aux mêmes endroits. Pas tout à
fait, la vieille ferme est abandonnée pour une maison moderne avec du formica. Le puis, le four à pain sont en ruine.
La motorisation à gagné la campagne et les champs se
sont vidés des animaux.
Raoul vend sa ferme pour aller travailler en ville. Il refuse de faire des
animaux en batterie, de remplir des papiers, de doser les aliments médicamenteux et les poisons
insecticides.
L'industrialisation a bouleversé un mode de
vie.
L'endettement est entré dans les moeurs: Il faut s'agrandir, encore s'endetter, rabbache le fils au père incrédule. Construire des bâtiment
modernes et s'équiper d'une machinerie infernale. Il vend Biquefarre.
L'argument est ténu mais ce n'est pas l'important. La
narration de Rouquier est précise, il dresse un tableau en forme de réquisitoire sur le renversement des
valeurs.
Il n'y a rien à ajouter au montage, en parallèle, des scènes
d'allaitement des veaux sous la mère, tendrement léchés, et en batterie, la tète dans un sceau, cherchant le contact, leurs cous hors des grilles
des boxes. Il montre le défilé des vaches et la traite à la chaîne.
La force du documentariste tient dans son effacement, reste
un long silence accusateur. Il croque le portrait d'une campagne désormais sans animaux, celui d'un paysan
ouvrier, simple rouage d'une machine qui le dépasse.
Le
réalisateur est décédé à 80 ans, en 1989
Il existe dans l'écriture des sécheresses fertiles.
L'écriture de Rouquier a la concision, la sérénité et la rigueur austère d'un classique. M. Morandi;
Il Giorno (Venise), 1983.
Farrebique / Biquefarre, complètement ignoré en France, est régulièrement étudié dans les
universités et les écoles de cinéma américaines. Il est cité par Spielberg et Coppola comme un film essentiel dans l'Histoire du 7e art.
Farrebique ou les quatre
saisons; 1947;
Grand Prix de la Critique internationale à Cannes (1946), Grand Prix du Cinéma français (1946 ), Médaille d'or à Venise (1948), Grand Epi d'or à Rome
(1953).
Biquefarre; 1983;
Grand Prix Spécial du Jury au Festival de Venise 1983; Sélection à Cannes 1983
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